Dire

de Rejine Halimi

Dire, vous dire,
Dire mon travail, Dire mes intentions de matières seraient plus exactement parler de ma démarche de vie.
En 2002 j’ai décidé de donner un titre générique à tout mon travail,  « Mémoire du Temps ».
Je m’y autorisais enfin, comme les  » Grands  » que j’admire…Un Tàpies ou Un Rothko, m’autorisant à intégrer à mes écritures-toiles une multitude de maux.
Plus aisé pour moi de faire un grand sac dans lequel je mettrais toutes les additions de ma vie.
Je n’ai aucune prétention de « savoir » l’art, simplement cette sensation d’essayer de trouver forme à mon regard d’émotion pure, la danse se construit.
Mes rires mes pleurs mes larmes mes joies , toutes mes conversations intimes y sont entrelacées, là devant ma toile, Je me parle, Je me raconte, Je me rêve parfois et mon travail reste de redonner mon questionnement à « l’autre », celui qui se cherche et regarde dans un miroir l’image de ses propres songes.
Je me fais plaisir de tous ces jeux, si la toile est belle, alors je danse autour d’elle, je dis Merci.
Je travaille sur une toile, sur un bois, sur du zinc, peu importe les supports, je travaille sur l’esprit de mon propre cheminement.
Je construis tel un architecte les murs de ma Peinture, je charpente au rythme de mes sueurs.
Je touche les couleurs de la terre où je marche.
Je cherche en continuité les chemins de l’Autre de mon Autre, si je m’y sens bien alors je commence à dessiner au rythme de mon couteau.
Tout ce que je vois de brutal, je tente de l’adoucir sans en changer le sens.
Je travaille la couleur, la matière, comme je travaille l’analyse-regard de chacun de mes pas, chacune de mes erreurs ou chacune de mes visions.
Je veux bâtir une matière de couleur, de forme et d’harmonie.
De ce fait je ne cherche rien, je veux simplement me servir de mes sens et les développer vers une connaissance de « l’inné ».
L’inné, mon inné, ce besoin, cette nécessité irrépressible de retrouver mes racines mémoires silencieuses.
J’ai appris, comme un enfant peut jouer avec du sable, j’ai découvert certaines techniques à force de mélanges.
Je suis une auto-didacte, ma seule vérité reste mon regard sur les odeurs de la vie, de ma vie en miroir.
Je suis en peinture comme je suis en vie et évidemment avec la simplicité et l’humilité de chacun de mes arrêts sur l’image à construire.
Le seul moyen pour moi de comprendre mes gestes, de comprendre ce qui m’entoure est de me laisser faire par le temps et j’ai cette sensation qui est de prendre des émotions afin de les transformer de ce que je peux en comprendre.
Faire une toile devient pour moi une sculpture de matières mises en place dans des tonalités de terre.
Je ne suis que la Rejine qui reçoit
J’emmagasine tout, mon simple rôle est de traduire ce que je vois , ce que je sens, ce que je prends… je donne ma couleur.
Avec conviction ne jamais y mettre ma tête, faire en sorte que cela sorte de « l’intérieur de mon ventre » comme une digestion lente et progressive, alors l’investissement et la gestuelle ne peuvent exister que par la route de mon cœur lié par ses émotions.
Les couleurs m’ont toujours accompagné, si un jour j’ai osé sur une toile tracer quelque chose, ensuite le dessin à l’encre de chine m’a réjouit et un autre jour, je me suis simplement avouée que je ne pouvais rien inventer mais juste essayer de laisser vivre Rejine, laisser vivre mes mains sur une toile avec des éléments qui me permettraient de comprendre ma propre place de Vie.
Cette simple vérité d’une démarche personnelle construite jour après jour.
J’aime la matière, elle est venue de façon spontanée un samedi matin au saut de mon lit comme un incontournable à respecter.
J’aime les couleurs de terre ainsi que ses ombres, Je suis sur cette terre, Je marche sur cette terre.
J’aime le couteau, je le met dans ma main comme je prend la plume.
J’aime la danse, je vis mon geste sur la toile.
J’aime les mots, je les écris sur mes toiles.
J’aime la prière que je peux donner à l’autre.
J’aime la prière que je peux m’écrire.
Je mets tout mon cœur, tout ce que je suis dans l’espace vierge de la Dame blanche.
Je ne peux travailler autrement et serait-il idiot de dire que je pense n’être qu’une énergie entre mon émotion et l’image que je dois donner in fine.

Comment parler de mon travail ?

Le paradoxe est que je peux dire ce que j’y ai appris, dans le toucher des matériaux, dans la construction de mes maisons « toilesques » et certainement ne rien en dire car il ressemble à chacune de mes respirations.
Je n’ai aucun contrôle sur mon geste, je laisse mes yeux redonner  mes regards à « l’Autre ».
J’ai des récurrences et des résonances de construction, alors je me mets en action et si la toile est belle, je suis bien, si je suis bien « l’Autre » mon spectateur y sera en mouvement.
J’ai besoin de mon café dans le bistrot parisien, j’ai besoin de parler à mon voisin, j’ai besoin d’aimer, j’ai besoin de partager comme beaucoup et comme tous.
Ces besoins de la nuit des temps que je peux démultiplier parfois à l’infini me renvoient la richesse de cette vie alors oui je peux espérer redonner dimension à des états que je re-transforme avec simplement ce que je suis et qui je suis.

Résultat, une toile vient de naître et moi je souris.

Rejine Halimi